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Vive la connaissance !
Hervé This
(INRA/AgroParisTech, Scientific Director of the Fondation Science &
Culture Alimentaire)
Qui doit être présent dans une académie des sciences ? Quels critères (autres que l’amitié : une académie, c’est un groupe d’amis, unis par l’amour de la connaissance) peuvent présider au choix des individus regroupés ?
Le mot « science » a la même
étymologie que « savoir », et c'est ainsi que, très légitimement, on
parle de la science du maître d'hôtel cuisinier
(Menon, La Science du Maître d'Hotel
Cuisinier, Les librairies associées, Paris, 1789.), de la
science du cordonnier, mais aussi de la science... sans précision, que
les scientifiques, et eux seuls -ils l'oublient trop souvent !-
confondent avec les sciences de la nature, de l'homme, de la société...
Lors de la réunion récente de l'Académie Européenne des Sciences,
en octobre 2008, la présidence m’a donné l'occasion de crier « Vive la
connaissance ! », et, puisque nous étions convenus que je présenterais à
la fois la discipline scientifique nommée « gastronomie moléculaire » et
des questions méthodologiques posées par la création de cette
discipline, j'ai développé l'idée selon laquelle toutes les belles
méthodes intellectuelles sont nécessaires, pour toute étude : la méthode
du chimiste, la méthode du physicien, la méthode du mathématicien, la
méthode de l'historien... Ne pouvant prétendre avoir des certitudes, je
peux toutefois, à la demande de la présidente de l’Académie, poser
quelques questions… que j’appuierai sur une partie de l’introduction du
Traité élémentaire de chimie
(Antoine Laurent de Lavoisier, Traité
élémentaire de chimie, Cuchet, Paris, 1789.) a été redonnée :
« L'impossibilité d'isoler la nomenclature de la science, et la science
de la nomenclature, tient à ce que toute science physique est
nécessairement fondée sur trois choses : la série des faits qui
constituent la science, les idées qui les rappellent, les mots qui les
expriment (...) Comme ce sont les mots qui conservent les idées, et qui
les transmettent, il en résulte qu'on ne peut perfectionner les langues
sans perfectionner la science, ni la science sans le langage » . Pour le
père de la chimie moderne, penser, faire de la science, c’est parler, et
parler bien.
Quoi ! Réunir des sciences de la
nature et des sciences humaines et sociales, des sciences de la nature
et des lettres ? Quel affreux mélange, diront ceux qui redoutent les
philosophes incompréhensibles !
(« Un philosophe que je ne comprends pas
est un salaud », disait André Breton.) En réalité, l'opposition
est ancienne : sciences inhumaines contre sciences molles... Et il est
exact que la méthode de l'historien
(«La» méthode?) n'est pas celle du
chimiste
(«Du» chimiste?) ou du physicien,
mais il est également est exact que les méthodes des chimistes, des
physiciens ou des biologistes sont différentes, bien que proches
méthodologiquement. D’ailleurs, n’y a-t-il pas également des différences
entre la méthode du physicien des particules, et celle du physicien de
la matière molle, du théoricien et de l’expérimentateur ?
Le mathématicien Henri Poincaré recommandait : «
Il faut faire des mathématiques en artiste » ; n’est-ce pas la porte
ouverte à considérer qu’il y a des « styles », en science ? Certains
physiciens cherchent la loi universelle, négligeant les détails qui, en
réalité, font la diversité du monde
(Mais n'est-ce pas vrai de certains
chimistes?); certains chimistes –mais certains physiciens aussi-
se préoccupent de cette diversité. Question de style, question de goût,
question esthétique.
Pourrait-on regrouper toutes les disciplines scientifiques sous le nom
de « philosophie naturelle », comme le proposaient Newton ou Faraday,
par exemple ? Hélas, la terminologie est aujourd’hui connotée, puisque
certains s’en sont emparés pour rejeter la théorie de l’évolution, ou
faire admettre la possibilité de causes surnaturelles dans les
phénomènes. Pour réunir chimistes, biologistes, physiciens… il faudra
donc autre chose.
Tout d’abord, il faudra se débarrasser de la
théorie idiote d’Auguste Comte, qui fait une hiérarchie entre les
sciences. Quoi, la découverte du boson de Higgs serait plus importante
que celle de l’opéron lactose ? Ne pouvons-nous enfin admettre qu’il
n’est pas besoin d’abaisser les uns pour rehausser les autres ? Ne
pouvons-nous enfin considérer que dans ces matières, il s’agit de goût,
dont on ne dispute pas ? Ne pouvons-nous nous souvenir que nos choix,
parfois, ne sont même pas intransitifs ? Ou que les faits ne sont pas «
démocratiques » ?
Le monde de la cuisine est ainsi embarrassé,
régulièrement, d’élections imbéciles du « premier cuisinier du monde » !
On serait bien ennuyé, en musique, de devoir dire si Mozart est mieux
que Bach, ou Debussy que Ravel, d’autant que le même individu, deux
jours de suite, ayant entendu trop de Bach veut du Mozart. Ne
pouvons-nous plutôt dire simplement que nous aimons Bach, et Mozart, et
Debussy? En matière de connaissance, pourquoi nous couperions de Pasteur
si nous sommes physiciens, et de Wegener si nous sommes biologistes ?
Pourquoi ne chercherions-nous pas plutôt ce qui a fait leur grandeur :
leur « méthode » ?
Le mot « méthode » a été écrit trop de fois,
depuis le début de ce texte, pour que nous omettions de nous souvenir
qu’il signifie « chemin », en grec. Quel chemin voulons-nous emprunter ?
Scientifiques, nous nous souvenons que Galilée, qui fut un des pères de
la méthode scientifique moderne, avait mis l'expérience en avant, contre
Aristote ; toutefois il avait également bien indiqué que le calcul (il
disait « géométrie », ou « mathématiques » ; il faudra y revenir) était
le langage du monde. Le cas de Faraday est particulièrement intéressant,
de ce point de vue, car l'éducation mathématique de ce dernier était
rudimentaire. Personne ne conteste que Faraday fut un extraordinaire
physico-chimiste ; pourtant il ne calcula pas.
Passons sur cette exception merveilleuse, qui doit
nous tracasser durablement, et revenons à la science, cette science
anciennement nommée philosophie naturelle, qui, donc, est véritablement
la physique, puisque physis signifie « nature », en grec. Après
l’avènement de la mécanique quantique, certains physiciens ont voulu
réduire la science à leur science, mais on a fini par comprendre que la
brique ne fait pas la maison : même si l'on résout l'équation de
Schrödinger
(Sauf cas exceptionel, de façon
approchée, car on se souvient de la solution donnée par Henry Poincaré
au problème des trois corps), on ne pourra pas l'utiliser pour
décrire les réactions chimiques, et encore moins les mécanismes
biologiques, ou écologiques ; à partir de briques que l’on comprend, une
foule de maisons différentes sont possibles, qui ne doivent pas leur
structure à la brique.
Revenons à la science « expérimentale ». Sa méthode a
été discutée à l'envi par les épistémologues, et nous nous égarerions si
nous rentrions dans les subtiles différences entre méthode expérimentale
et méthode hypothético-déductive. Nommons donc ici « méthode
expérimentale » la méthode de la science expérimentale et admettons pour
simplifier qu'elle consiste en : observer un phénomène, le caractériser
quantitativement, relier toutes les données enregistrées en lois
synthétiques, chercher des mécanismes rendant compte de ces lois,
chercher à réfuter les théories obtenues à l'aide d'expériences, et
continuer ainsi à l'infini à perfectionner les théories, toujours
insuffisantes, par des prévisions expérimentales, des expériences, la
recherche de nouveaux mécanismes, etc.
Cette méthode s'applique à des objets variés. Par
exemple, appliquée aux montagnes, elle fait la géologie. Appliquée aux
molécules, elle fait la chimie. Appliquée aux mécanismes du vivant, elle
fait la biologie (qu’il serait d'ailleurs plus juste de nommer zoologie
puisque la biologie est stricto sensu de l'étude du vivant qui parle).
Évidemment, cette méthode expérimentale peut être appliquée aux
comportements humains, aux comportements de groupe... De ce fait, si la
science dont on parle et la science expérimentale, il est évidemment
légitime de regrouper chimistes, biologistes, physiciens, géologues,
astronomes, sociologues, ethnologues, anthropologues...
Et puis, pourquoi ne pas aussi admettre dans cette
communauté des historiens, dans la mesure où ils utilisent la méthode
expérimentale ? Le cas d'Emmanuel Leroy Ladurie n'est pas excessivement
compliqué, puisqu'il pratique l'histoire quantitative. En revanche,
celui de Jean-Marie Zemb est plus intéressant pour notre propos. Zemb,
professeur au Collège de France, était une personne remarquable, dont
les travaux sur la grammaire allemande étaient passionnants. La question
est : les scientifiques aurait-il dû l'admettre dans leur groupe ?
La limite crée l’exclusion
Oui les travaux de Zemb étaient passionnants, mais il ne s'agissait
certainement pas de science expérimentale. Or former un groupe, c’est
-il faut le reconnaître- délimiter un territoire, poser une barrière.
Hélas la barrière engendre l'exclusion : « Définir, c’est nier »(Baruch
Spinoza) . En matière d'humanité, le simple le fait de vouloir
définir l'humain a comme conséquence que l'on définit également le
non-humain. L'histoire montre à l'envi combien cette différenciation a
eu des conséquences terribles : tout individu n’appartenant pas à la
Cité pouvait être esclave, dans l’Antiquité ; tout Africain pouvait
faire l’objet du Commerce triangulaire, quand on considérait des « races
humaines » ; mettre les Juifs en dehors de la barrière a conduit à leur
extermination, il y a hélas trop peu de temps…Aujourd'hui,
n’aurions-nous pas raison de nous interroger sur la place de la barrière
qui sépare de « nous » quelques espèces de singes qui, pourtant, ont des
cultures alimentaires : des biologistes telles que Claude Marcel Hladik
(CNRS/Muséum national d'histoire
naturelle, France) n'ont-ils pas montré que l'introduction d'une
femelle âgée, d'un groupe qui utilise certains outils (par exemple, un
bâton pour pêcher des termites dans les troncs d’arbres, le lavage de
tubercules dans l’eau) vers un groupe qui les utilise pas conduit à la
propagation d'une compétence, a savoir l'utilisation de ces outils ?
Oui, la délimitation impose l'exclusion, et nous avons souvent besoin de
la délimitation pour penser, notamment les catégories. De ce fait, pour
les académies des sciences, la question se pose : à l'intérieur, la
science, à l'extérieur ce qui n'est pas la science. Pourtant, que de
personnes merveilleuses à l'extérieur ! Gagnons-nous vraiment à nous
séparer d'elles ? Le cas de Zemb mérite d'être analysé, car, n'étant pas
rare, il pose mieux la question.
Ici, je dois faire état d'un travail commencé
il y a déjà longtemps, et qui consiste à collectionner les méthodes
intimes des personnes compétentes dans leur discipline. En gros, je
cherche à devenir « intelligent ». Le mot « intelligent » étant piégé,
admettons l’acception prosaïque de résolution de problèmes. Par exemple,
le matin, en nous levant, si nous ne nous brossons pas bien les dents,
nous nous exposons à des caries, ultérieurement : il y a une façon de se
brosser les dents qui évitent ces dernières, c'est une façon «
intelligente ». Puis, quand nous mettons nos chaussures, nous nouons les
lacets. Il y a façon et façon de nouer : selon l'intelligence du nœud,
les lacets se dénoueront ou non quand nous marcherons, ensuite. Par
intelligence, je propose donc de désigner la capacité à résoudre ces
mille petits problèmes que nous rencontrons dans la journée : brossage
des dents, nouage des lacets, résolution d'équations différentielles,
construction de dossiers de financement de la science, aimer...
Comment devenir demain plus intelligent
aujourd'hui ? Puisqu'il n'y a pas de raison a priori qu'un individu qui
résout bien des équations différentielles soient également un individu
qui noue bien ses lacets, je préfère interroger chaque personne
compétente sur ses compétences particulières, et c'est ainsi que je
collectionne les méthodes intimes des amis « compétents » que je
rencontre
(Merci de contribuer à mon édification en me confiant votre méthode
intime, la méthode qui fait de vous une « compétence » :
herve.this@paris.inra.fr)
. Pierre Gilles de Gennes, dont le monde a salué l'intelligence en
physique, avait -c'est cela qui est étonnant !- la même méthode intime
que Enrico Fermi : le matin, en allant laboratoire, il calculait les
ordres de grandeur
(Pierre-Gilles de Gennes,
L'intelligence du physicien, Pour la science, 1998, 11.).
Jean-Marie Lehn, extraordinaire chimiste (qui mériterait un deuxième
prix Nobel pour ses travaux sur l'auto-organisation, à mon avis) a, dans
son répertoire de méthodes intimes, la même que celle du philosophe
strasbourgeois Abraham Moles, qui n’est d’ailleurs autre que celle de
Dimitri Mendeleïev : l'utilisation de tableaux ; un tableau est
remarquable, puisqu'il offre des cases, et qu’une case vide appelle à
être remplie
(Jean-Marie Lehn, L'intelligence du
chimiste, Pour la Science, 1998, 12.).
Zemb ? Interrogé, il m'avait avoué que sa méthode
intime, la méthode sur laquelle étaient construites toutes ses études de
la grammaire allemande, était la suivante : dans toute liste, le terme
générique est d'un autre ordre que les termes de la liste. Par exemple
dans la liste 1, 2, 3… k... 40, le terme générique k est une lettre,
alors que les termes de la liste sont des nombres. Merveilleuse idée :
n'est-elle pas celle de la théorie des types, en logique, qui permet
d'éviter le paradoxe du menteur ?(Alfred
Noth Whitehead, Bertrand Russel, Principia Mathematica, Cambridge
University Press, 1913) Grammaire, logique, mathématiques... On
le voit l'exemple de Jean-Marie Zemb est merveilleux pour au moins deux
raisons : d'une part, il y a lieu d'hésiter à poser une barrière qui
conduit à nous séparer d'un tel homme ; d'autre part, sa méthode
s'apparente absolument à celle d'individus qui figureraient à
l’intérieur de la limite, ce qui tend à récuser la place de la limite.
Évidemment, certains pourront faire remarquer que la méthode de Zemb
s’apparentait à des mathématiques, et que ces dernières ne sont pas des
sciences, mais des mathématiques ! Le débat n'est pas neuf, et il est
exact que pour certains mathématiciens, la méthode n'est pas la méthode
expérimentale précédemment évoquée
(Jean-Paul Delahaye, Le réalisme en
mathématiques et en physique, janvier 1991, pp. 34-42). Les
mathématiques ne sont pas des sciences, ce sont des mathématiques. Pour
autant, ne serait-il pas inconcevable que l'Académie des sciences exclue
les mathématiciens ? Alors pourquoi exclure Zemb ?
Vive la connaissance !!
En réalité, les académies sont des institutions qui veulent réunir
des personnes reconnues pour leurs compétences remarquables et leur goût
pour le savoir. En France, l'Institut de France a ainsi fort justement
regroupé l’Académie des sciences, avec l’Académie française, l’Académie
des inscriptions et des belles lettres, l’Académie des Beaux-Arts,
l’Académie des sciences morales et politiques. Je me souviens également,
avec un peu de nostalgie (mais guère : il y a tant de belle science à
faire, au quotidien !), de la cafétéria du collège de France : à
condition de le vouloir, il était possible de ne pas s'asseoir jour
après jour avec les membres de son propre laboratoire, et, au contraire,
de rencontrer les individus inconnus et merveilleux, exerçant une toute
autre discipline que la sienne propre, prêts à partager des méthodes
intimes.
Car après tout, n'est-ce pas cela la chose qui compte :
le goût du savoir, la passion de la connaissance ?
Hervé This, Équipe INRA de Gastronomie moléculaire, AgroParisTech
